vendredi 25 mai 2012

Le Transsibérien de M. Fernandez... n'est pas le mien !


Il n'est pas étonnant que les impressions de voyage différent d'un voyageur à l'autre... Mais quel crédit accorder par ailleurs à un auteur qui écrit un livre sur le Transsibérien - tout en énonçant des contre-vérités flagrantes sur la "troisième classe" (плацкарты) qui en est la quintessence ??
L'érudition et l'élitisme excusent-ils toutes les approximations ?




Lettre ouverte à M. Dominique Fernandez
concernant son ouvrage ‘Transsibérien’


Cher Monsieur,


Votre ouvrage ‘Transsibérien’[1] ne m’a pas laissé indifférent.

Si Tchékov définit très justement le voyage dans l’immensité russe[2] comme « une suite de non-événements dans une suite de non-lieux », mon voyage dans VOTRE « Transsibérien » n’a pas été du même acabit, puisque j’ai éprouvé tour à tour indignation, réprobation, agacement, puis compréhension, complicité voire même admiration !!

De trois semaines passionnantes passées en Sibérie à l’été 2008 (Ekaterinburg, Tomsk, Irkutsk, île d’Olkhon sur le lac Baïkal, enfin Oulan-Oudé), mon épouse et moi avons retiré davantage de questions que de réponses sur les régions traversées… bien que mes connaissances suffisantes de la langue russe nous aient permis large autonomie et « francs » échanges avec les autochtones.

Je l’avoue : j’ai failli ne pas dépasser vos propos outranciers[3] sur la troisième classe du Transsibérien et de ce fait ignorer à jamais le bémol salutaire que vous leur mettez ultérieurement[4]. Snober (car c’est bien le terme n’est-ce pas) cette « composante essentielle du train russe », comme vous avez la bonté tardive de le reconnaître, c’est passer – en vous bouchant le nez qui plus est - à côté du sujet que vous revendiquez dans le titre de votre ouvrage. « MON transsibérien » eut été plus honnête…

Deuxième aveu : celui de mon inculture à l’aune de votre érudition et des assertions définitives qu’elle vous autorise : « même l’anglais, passé l’Oural, est inconnu »[5] ; « le train vers la Sibérie reste un supplice pour cette plèbe »[6] ; « ce thème de la victime expiatoire court […] dans les profondeurs de la pensée russe »[7] ; « aimer la musique est aussi naturel pour un russe qu’aimer l’air qu’il respire »[8] ; « peuple pour qui la musique est aussi consubstantielle que l’eau dont il se désaltère »[9]


Dois-je avouer enfin que seul mon intérêt pour la Russie a permis que vous sortiez pour moi de l’anonymat dans lequel mon inculture vous tenait ; la contingence de ce dessillement tardif me navre, et me confère le privilège consternant d’être moins étonné que vous, lorsque vous constatez[10] : « un seul lecteur rencontré en trois semaines de voyage ! De mes quatre ouvrages traduits en russe, aucune trace, apparemment, n’est restée. »

Vous avez souvent  la dent dure (ou la plume acérée), ce me semble, envers vos contemporains – avec un rien de condescendance pharisaïque[11] : « Ô Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes»… comme ces moutons qui suivent sans discernement leur guide à Akademgorod[12], comme ces intellectuels français « rares à s’intéresser à la musique »[13], comme ces russes ignares qui « paraissent ne jamais avoir entendu parler ni des Ballets russes ni de Stravinsky »[14] (lors même qu’Oulitskaïa, Pelevine et Sorokine[15] n’ont pas de secrets pour l’élite à laquelle j’appartiens) , comme cet Yves Gauthier  dont les « faiblesses » du livre sur l’Exploration de la Sibérie font ressortir « l’extrême difficulté » (sous-entendu : dont je me tirerais si bien) « de concilier Sibérie et roman »[16]!!

Je m’interroge sur une de vos « coquetteries », qui m’a un peu agacé : à propos du genre des fleuves. Pour ce qui est de la Volga, l’usage contemporain en français (et russe d’ailleurs) consacre le féminin. Après l’avoir utilisé sans réserve (chapitres 6 et 7), voici que – sans crier gare (!) - vous virez au masculin (chapitre 12) ; le contexte historique différent ne me paraît pas devoir justifier cette « préciosité » élitiste…
Quant à votre affirmation : « les fleuves en Russie sont masculins, et ce lac [Baïkal] féminin » renvoyant à la « mammaire générosité »[17] … elle me laisse carrément perplexe…



Votre récit est nourri de références qui sont pour moi autant de découvertes et je vous en sais gré. Ainsi ai-je par exemple été très intéressé par la découverte de Vadim Répine [18](ce patronyme restait pour moi associé à Ilya) et celle d’Ossip Mandelstam[19] dont les passages que vous citez sont très beaux – même si la comparaison avec Vigny me semble pour le coup un peu « facile ».

Je note aussi beaucoup de convergences avec notre expérience : lorsque vous abordez la richesse architecturale de Ekaterinburg, le parallèle que vous faites avec Chicago (pas seulement en raison du château d’eau !) nous semble pertinent. Même appréciation aussi sur la Cathédrale-sur-le-Sang dédiée à la famille impériale.
Nous avons été sûrement moins regardants que vous sur la qualité de l’intermède lyrique du musée Volkonski à Irkoutsk, et – en tant que néo-mâconnais - sommes flattés d’apprendre sous votre plume que l’Histoire des Girondins de Lamartine figure dans la bibliothèque de cette maison !




Nous ne partageons pas du tout vos appréciations sur la ville d’Oulan-Oudé[20] – à laquelle vous prêtez une richesse et des charmes qui nous ont totalement échappé durant les trois jours de notre visite! Nous avons fui l’hôtel Baïkal et sa vue imprenable sur la tête de Lénine… pour nous réfugier dans le soviétique désuet et moins onéreux du Bouriatia. Nul doute que la jeune cousine de mon correspondant russe qui nous a fait visiter sa ville ait eu à cœur de nous la montrer sous son meilleur jour ! Pourtant Oulan-Oudé et ses faubourgs nous ont paru plus pauvres que tout ce que nous avions vu précédemment et le magasin de luxe ‘Spoutnik’ n’existait sans doute pas en 2008 (?) ; en descendant l’artère principale, nos incursions – sur la droite – dans le quartier de la gare routière ou à gauche – du côté du marché – ne nous ont pas rassurés sur la prospérité de la ville ni l’avenir de sa jeunesse. Le summum du « glauque » nous a paru atteint par cette zone de terrains vagues au bord de l’Ouda, jonchée de cannettes de bière et de détritus, que vous présentez comme un Eden propice à l’exploration par les adolescents d’une liberté sexuelle de bon aloi !!!

Nous comprenons vos interrogations[21] quant à la cérémonie – incontestablement fort « authentique » - de laquelle vous avez été acteur dans ce village de vieux-croyants ; la mansuétude dont vous faites preuve alors à bon escient : « nous aurions mauvaise grâce à ne pas apprécier… ce qui serait en Europe une obligation fastidieuse »[22], aurait dû à notre avis pouvoir s’exercer aussi à l’endroit de celle – ô combien moins contraignante – de ne pas tourner le dos aux représentations du Bouddha dans le datsan d’Ivolguinsk [23]! Invoquer Voltaire pour si peu !! La langue des tigres-gardiens « marinée dans du jus de cerise » nous a bien fait rire aussi, mais le chauffeur de taxi qui nous a servi de guide un dimanche matin (nous étions les seuls touristes) a su – en bouddhiste convaincu – nous faire apprécier le recueillement de la cérémonie « à la conservation des richesses » . La « vulgarité » des moulins à prière en fer blanc et la pauvreté de l’ensemble n’étayent pas nécessairement votre présomption de cupidité à l’encontre des lamas.  

En forçant un peu le trait comme vous n’hésitez pas à le faire : il n’est pas étonnant que vous soyez embarrassé pour parler du lac Baïkal : vous ne l’avez pas vu !
Certes vous êtes conscient[24] de l’insuffisance de ce que vous en avez visité - Listviankia et le Circumbaïkal – pour prétendre l’appréhender entièrement ! Ayant eu la chance de passer quelques jours chez l’habitant sur l’île d’Olkhon (à 250km au Nord d’Irkutsk), je suis prêt à parier que les lieux – en particulier la zone du Cap Nord de l’île, haut-lieu du chamanisme mondial - leur beauté sauvage et leur « énergie occulte » vous eussent largement inspiré !!




Je vous remercie de l’attention que vous avez portée à mes commentaires, et vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’expression de mon cordial respect.






                                                                                                            Christian Duclairoir



[1] les numéros de page sont ceux de l’édition Grasset de janvier 2012
[2] p.272-273
[3] p.19
[4] p.203-204
[5] p.19 ; quid à ce sujet de la Saône et Loire profonde ?
[6] p.20 ; les occupants de la 3ème classe nous paru davantage appartenir à la classe moyenne qu’au « prolétariat »
[7] p.148 ; René Girard le verrait courir ailleurs aussi…
[8] p.178 ; mon correspondant bouriate doit être l’exception…
[9] p.178 ; idem
[10] p.286
[11] Luc  18 :9-14 ; à moins que vous ne préfériez la version profane de la paille et la poutre
[12] p.167 ; p.177
[13] p.170
[14] p.216
[15] p.217 ; j’avoue que l’Homo Zapiens de Pélévine me donne du fil à retordre
[16] p.242
[17] p.238 ; le terme fleuve река est féminin, et lac озеро est… neutre ; quant aux vocables, leur genre en russe est jusqu’à plus ample informé déterminé par leur terminaison ; pour moi – si je ne me trompe - Baïkal est en russe grammaticalement masculin et Volga féminin ; c’est ce qui apparaît quand on les voit déclinés
[18] p.170
[19] p.292
[20] p.250
[21] p.265
[22] p.261
[23] p.266
[24] p.233

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